Dans un air de famille où les débats sont chauds, les Sud-Kivutiens balisent l’avenir de leur province

Avec 26 degrés à l’ombre, ce n’est certes pas la douceur de Bukavu, mais il faut dire que le mercure était clément ce vendredi 16 avril. Mais pas la météo : depuis le début de la matinée, une pluie fine tombe sur Kinshasa. Ensemble, les deux éléments suffisent à produire un climat plutôt serein dans une capitale qui tardait à sortir de ses légendaires canicules à vous décaper la peau. A Gombe centre-ville, la grande salle des conférences du ministère des Affaires étrangères affiche complet. Et ce n’est pas seulement le surpeuplement qui fait monter la température : ici se joue, peut-être, l’avenir de toute une province, le Sud-Kivu. La province venait soudain de replonger dans l’instabilité avec le vote d’une recommandation de l’Assemblée provinciale exigeant au gouverneur Louis-Léonce Muderwa Chirimwami de se démettre lui-même suite à une obscure affaire de mauvaise gestion alléguée des finances de la province. Le même gouverneur qui traînait à Kinshasa depuis deux longs mois, officiellement convoqué en consultation sans que nul ne le reçoive. Sur place à Bukavu, une nouvelle pétition exigeait, cette fois-ci, la démission en bloc du bureau de l’Assemblée. Dans une province qui totalise 14 gouverneurs en 14 ans, lorsque la chienlit menace, ce qu’il y a, vraiment, péril en la demeure…
Conscient du danger, et décidé, non seulement d’éviter le pire, mais aussi – et surtout – de baliser – finalement et une fois pour toutes – l’avenir du Sud-Kivu, l’ADIB, Association pour la défense des intérêts du Kivu – Bukavu, a eu la lumineuse idée d’organiser un séminaire atelier sur la gouvernance du Sud-Kivu.
Objectifs :

  • réfléchir en vue de faire l’état des lieux de la gouvernance actuelle, en identifier les principaux problèmes faiblesses et formuler des recommandations pouvant contribuer à leur résolution en vue d’améliorer la gouvernance dans cette province.

Atouts de l’association organisatrice :

  • elle accumule les superlatifs. En quelques mots, c’est la plus sérieuse, la plus représentative et la plus politiquement neutre de la diaspora sud-kivutienne de Kinshasa. On ne s’y serait jamais trompé : près de 400 personnes, issues des
    différents milieux sociaux, économiques et politiques, ont répondu présent, au point que la salle doit refuser du monde. Nul n’a été oublié, et nul n’a voulu rater le coche. Même les Banyamulenge, en respectant – c’est une règle d’or – leur double représentativité avec, d’un côté, les pro-Kabila, conduit par l’inusable Enock Sebineza Ruberangabo, et les  pro-RCD amenés par Moïse Nyarugabo, sénateur miraculeusement élu à Kinshasa, et comprenant, notamment, l’ancien maire de Bukavu des années AFDL-RCD Thadée Mutware ou le banquier et associé – sur papier – d’Afrika TV, Charles Mukiza, président de la communauté pour Kinshasa.

Dans la salle, l’on retrouve tout le monde, du gotha de la politique aux citoyens ordinaires en passant par les maîtres de la finance et les animateurs de la société civile. Le souci de vérité et la fermeté des propos n’empêchent pas la fraternité. On peut ainsi voir, au deuxième jour, Modeste Bahati, député de Kabare, ancien questeur de l’Assemblée nationale, et toujours président de la Société civile du Congo (SOCICO), fraterniser avec l’ancien gouverneur Augustin Bulaimu Wite Nkate, alors que la veille les deux hommes se rentraient dedans lorsque Bahati relevait l’incompétence et l’ignorance de Bulaimu. «Ils étaient clairvoyants ceux qui, après le dialogue inter congolais de Sun City en Afrique du Sud, avaient décidé de doter les populations
éveillées du Sud Kivu des dirigeants qui rencontrent leurs aspirations et qui, en des moments difficiles de guerre et d’occupation, ne les avaient jamais trahies. Et tout de suite ils ont pensé aux animateurs de la société civile. Ainsi, partant de Pretoria, après la signature de l’accord de paix, tous les délégués représentant les cinq Composantes et les trois Entités au DIC savaient que dans le cadre du partage des responsabilités, la province du Sud-Kivu devait être dirigée par un membre de la Société Civile, elle qui avait l’opinion dominante «, avait dit Bahati, costume de chez Gucci et cravate assortie.
Avant de continuer sur sa lancée, faisant clairement allusion au RCD : «Mais une composante lourdement armée opposa un veto au choix du candidat de la société civile qualifiant la personne désignée d’extrémiste. Ladite composante nous demanda de  proposer un autre candidat mais dans la dignité et l’honneur, la société civile avait campé sur sa position en maintenant le nom initialement choisi.
Face au durcissement de la société civile qui ne voulait pas désigner un gouverneur marionnette, la même composante  obtiendra que l’opposition politique récupère le poste de gouverneur et que la société civile devait se contenter du poste de vice-gouverneur. C’est ainsi que prise de court, l’opposition désignera quelqu’un d’inconnu et qui, de surcroît, n’avait pas participé à la lutte pour la démocratie, et qui ignorait les réalités du terrain. Il ne tardera pas à violer la loi des finances et le règlement général sur la comptabilité publique. Il sera limogé. Voilà un mauvais départ qui porte un coup au consensus et à la démocratie».

Ainsi publiquement dénoncé, Bulaimu est piqué au vif. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il vire au rouge. Il  proteste, s’agite, gonfle ses muscles, et prend la parole pour se défendre.
«D’abord, je ne suis pas un inconnu, et je n’ignore pas les réalités du Sud-Kivu, et on m’a accusé à tort d’avoir détourné l’argent  de la province. Et bien, je vous assure que je n’ai jamais détourné un seul rond», déclare Bulaimu. Qui reçoit, séance tenante du  même Bahati, cette fois-ci dans son rôle de professeur d’économie, des leçons de comptabilité nationale et de finances publiques. «Nul ne vous a jamais accusé d’avoir détourné de l’argent  pour votre compte privé. Mais la loi des finances a ses principes et règles, dont le respect est de rigueur. On ne peut se permettre de changer n’importe comment la destination des fonds  initialement destinés à une rubrique donnée du budget. Bien plus, chaque dépense doit être justifiée tel que prévue par la loi». La salle acclame, et l’ambiance monte d’un cran.

A l’estrade, le secrétaire général de l’ADIB, Gustave Bagayamukwe, dirige de main de maître la manifestation. A ses côtés pour le seconder, le sémillant Modeste Mbonigaba, économiste respecté, joue le rôle de modérateur. Les orateurs y vont avec leurs discours empreints de diplomatie et de bon sens. Moïse Nyarugabo fait exception : il appelle le chat par son nom et fait sauter l’applaudimètre.

Autant que le sera, à l’heure des questions-réponses, un questionneur, qui s’est présenté comme «le meilleur défenseur des Banyamulenge, kivutien d’option et munyamulenge de coeur», avant de lancer à l’endroit de Nyarugabo. «Si à Bukavu le fait d’avoir des églises propres aux Banyamulenge se justifie par le fait qu’ils ont peur de l’intolérance, pourquoi alors on remarque le même comportement dans le chef des Banyamulenge au Rwanda, pays où tout comportement ethniste est sévèrement réprimé ? J’ai visité le Rwanda, et l’on m’a montré une école où étudient une vingtaine d’élèves Banyamulenge. Des amis rwandais m’ont assuré que pendant la récré, tous se retrouvent ensemble, isolés des élèves rwandais.» Et d’ajouter:
«Bien plus, pourquoi on ne trouve guère de mariage entre l’élite politique Banyamulenge avec les femmes d’autres communautés du Kivu, voire avec des Tutsi du Nord-Kivu, du Rwanda ou du Burundi ? Ne serait-ce pas finalement votre
refus de vous intégrer qui vous cause ce problème de rejet ? « La salle explose littéralement, et c’est une standing ovation
qui salue le questionneur. Réponse dubitative du sénateur : «C’est vrai tout cela, nous regrouper est notre péché mignon.
Mais dans ces églises Banyamulenge du Rwanda, ils défendent la congolité ! Et puis, concernant le mariage, nous nous sommes retrouvés isolés dans nos hauts plateaux. Quand est-ce qu’un garçon munyamulenge aurait l’occasion de voir une fille mubembe ou mufulero ? Dans tous les cas, draguez nos filles, garantissez-leur la sécurité et vous allez vous marier à elles».
Pendant la pause, Enock Sebineza Ruberangabo ne cache pas son désaccord.
« Tout ça, c’est parce que Moïse Nyarugabo ne peut jamais dire la vérité.
Il fallait juste dire que nous sommes la première génération des Banyamulenge lettrés; que nous sommes tous des villageois et que, lorsque nous sommes partis en ville pour poursuivre nos études, nous avions laissé déjà nos femmes au village», avance-t-il avec un sourire enjôleur. Il était écrit que, entre le kabiliste Sebineza et le ruberiste Nyarugabo, il n’y aurait nulle entente. Même sur une question de sociologie Banyamulenge ! Juste à côté, le professeur Mushi sourit, pendant qu’il achève sa bouteille d’eau. Les autres participants, eux, avalent tranquillement bières et limonades, et dégustent plantains, chikwange, poulets,  poissons et moult viandes de vache. Ne prennent pas part au banquet ceux qui sont partis plus tôt : le gouverneur Muderwa, appelé en urgence pour se faire signifier l’ordre de démissionner, ainsi que le conseiller principal du Chef de l’Etat en charge des
infrastructures Kimbembe Mazunga.

Lorsque, au deuxième jour, Gustave Bagayamukwe proclame la fin du séminaire, nombreux regrettent l’absence de certains  invités qui, pour une raison ou une autre, n’ont pu prendre part au séminaire-atelier. C’est le cas de l’ancien président de  l’Assemblée nationale, Célestin Anzuluni Bembe, du Général Denis Kalume Numbi et du professeur Léon de Saint Moulin qui se sont excusés et de l’abbé Richard Mugaruka qui n’a pas été joint à temps. D’autres, par contre, ont été invités mais n’ont pas répondu et ont brillé par leurs absences. C’est, notamment, le cas du député d’Uvira Justin Bitakwira et du ministre honoraire  Benjamin Mukulungu. Mais ces absences n’ont nullement altéré la qualité ni des interventions ni des débats, et c’est tant mieux ainsi. Lorsque, le samedi 17 avril, les lampions du séminaire s’éteignent, c’est le sentiment du devoir accompli qui domine. Chacun est convaincu d’avoir contribué à l’amélioration de la gouvernance du Sud-Kivu. D’avoir, en un mot, balisé l’avenir de la province.

ADIB

Nous sommes un cadre de réflexion sur les stratégies de développement de notre pays à partir des valeurs positives qu’incarne le mode de vie des populations dans le Kivu-Bukavu depuis des générations. Nous défendons les intérêts de la Province du Sud-Kivu et nous sommes contre les velléités de balkanisation de notre pays. Nous prônons la culture de l’Excellence et de l’Élitisme pour le choix des dirigeants à tous les niveaux au détriment du système des quotas politiques, tribalo-ethniques et paritaires

You May Also Like

Laisser un commentaire